Une brève histoire des Philippines

 

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Dans la brume et dans l’île de Luçon, au nord du pays.

 

 

 

Le pays est une riche mosaïque culturelle aux apports historiques variés : des sultanats s’établissent au XVe siècle dans l’archipel de Sulu et sur l’île de Mindanao, deux colonisations viennent durablement perturber ce premier ordre politico-religieux : d’abord l’espagnole entre 1565 et 1897, puis, comme dans une course de relais, l’américaine entre 1898-1946. L’heureux métissage de la population est donc directement issu de ces tourments de l’histoire. Le peuple philippin est le fruit d’un brassage complexe, et sa population présente une profonde mixture culturelle et linguistique, où l’Orient et l’Occident se croisent parfois sans très bien se rencontrer au demeurant… Cependant, ce mélange est assez unique ou en tout cas spécifique sur tout le continent asiatique.

 

Combien de voyageurs, revenant d’un séjour aux Philippines, racontent y a voir vues de formidables tranches de cultures hispaniques, américaines, chinoises, indigènes, y avoir côtoyés des échantillons de vies ultramodernes et terriblement traditionnelles, bien catholiques et fortement musulmanes ? Certes, c’est là le seul pays d’Asie à majorité chrétienne (92% du pays) ! Les langues officielles sont le filipino, basé sur le tagalog (le filipino – ou pilipino – se transformant en une sorte de dialecte tagalog qui aurait été nationalisé !), et l’anglais, omniprésent. En effet, la langue anglaise domine largement, le catholicisme règne sur la foi, et le rêve américain demeure un objectif (presque) pour tous… Authentique pays asiatique, l’archipel philippin est surtout un lieu où se fabrique la mondialisation, avec ses vertus et ses travers. L’identité philippine, nourrie à la fois de nationalisme et d’américanisation, s’est construite au fil du temps et de l’histoire coloniale, ce qui explique son fort ancrage dans la foi chrétienne et sa proximité avec la culturelle occidentale. Pour le meilleur et le pire.

 

Entourées d’eau par la mer de Chine et l’océan Pacifique, les Philippines comptent plus de 7100 îles – dont 2000 sont officiellement habitées – sur son territoire. Beaucoup de ces îles ne sont en fait que des îlots, puisque les onze plus grandes îles de l’archipel totalisent à elles seules plus de 95% des terres. En 2012, la population totale des Philippines est estimée à 98 millions d’habitants (officiellement 93,8 millions en 2010). Aujourd’hui, les Philippines se découpent en trois archipels (Luçon, Mindanao et les Visayas) et comptent seize régions distinctes, à l’autonomie relativement restreinte, sauf dans le sud du pays où la région autonome de Mindanao (Mindanao Sud ou ARMM), à majorité musulmane, jouit d’un statut particulier dans un contexte religieux mais aussi géopolitique de crise durable. S’ajoute encore à ce découpage administratif la métropole et capitale du pays, Manille, qui avec ses 12 millions d’habitants en 2012, est une mégalopole qui cumule tous les bienfaits et méfaits caractéristiques de son gigantisme.

 

A l’image de leurs voisins indonésiens plus au sud, les Philippins sont majoritairement d’origine malaise, avec également une bonne souche austronésienne, et l’une des minorités ethniques les plus actives est celle des Chinois qui, comme dans les autres pays de la région, ont joué un rôle important dans le commerce, à partir du IVe siècle de notre ère.

 

Après avoir connu une dictature redoutable, le pays est aujourd’hui une démocratie qui tente de se frayer un chemin à lui dans la région. Voici ici un aperçu sur l’histoire longue placée sous le sceau de multiples dominations étrangères.

 

       

Deux cartes, l’une du pays en général et l’autre sur les principales langues de l’archipel philippin (source : Internet).

 

 

De la préhistoire locale à l’histoire coloniale

 

C’est au nord de Luçon que tout aurait commencé. Des chasseurs de grand gibier devaient sans doute peupler la vallée de Cagayan qui regorge de divers outils préhistoriques de pierre, retrouvés par les archéologues. Les îles de Mindanao et de Palawan, où se trouvent les grottes de Tabon, sont d’autres lieux originels : on y a retrouvé des jarres enterrées et des traces d'installation de chasseurs-cueilleurs armés de silex datant de trente mille années. Des poteries en terre-cuite utilisées lors de rites funéraires ont également été dénichées dans la grotte de Manunggul, toujours à Palawan. Si les débats sur l’origine du peuplement ne sont pas clairs et ne cessent d’évoluer en fonctions des nouvelles découvertes de la recherche, il semble toutefois que les plus anciens restes humains connus sur le sol philippin soient ceux de l'homme de Tabon, remontant à 22.000 ans av. J.-C. Puis vinrent respectivement sur ses traces les Négritos et les Austronésiens. Une bien longue histoire.

 

A ces premiers nomades, chasseurs et cueilleurs, s’ajoutent donc plus tard des pêcheurs et autres peuples de la mer. L’apparition des pirogues appelle au voyage et ainsi débute les flux migratoires vers 3000 avant J.C. Peu à peu, par couches successives et en deux millénaires, une longue marche (sur l’eau) vers le sud, de Taïwan et de la Chine vers les Philippines puis vers l’Indonésie, sera à l’origine d’immenses flux et de métissages culturels aux impacts fondamentaux.

 

Ces navigateurs austronésiens ont laissé des traces jusque dans le vocabulaire courant des langues vernaculaires de toute l’Insulinde. Si « pirogue » ou « barque » se dit prao en filipino (et prahu en indonésien), le mot « village » devient barangay en filipino, dont l’étymologie se rapproche du terme « bateau ». Il n’est pas étonnant que les « nomades de la mer » (bajao), si décriés aujourd’hui par les gouvernements régionaux, sont les derniers descendants de ces « peuples marins » qui autrefois sont venus « coloniser » les rivages de l’archipel. Depuis les premières siècles de notre ère, tous les peuples insulindiens communiquent, peu ou prou, et si les terres intérieures restent mystérieuses, les côtes sont sporadiquement occupées sinon aménagées, et le régime géopolitique alors à l’œuvre porte le nom de thalassocratie.

 

Avant que les « découvreurs » occidentaux ne viennent « redécouvrir » à leur manière l’archipel à la fin de notre Moyen Age, les populations vivaient en tribus et cultivaient déjà du riz et des légumes, tout en continuant à chasser et à pêcher. Grâce aux échanges avec les peuples voisins, le travail du fer et celui autour du textile se répandent sur tout le littoral. Un peu plus tard, au seuil de l’an mil, arrivent à la faveur du commerce régional en plein essor, la céramique, l’or, le corail, les perles, bref tous les apports et les biens apportés par les marchands chinois, arabes, indiens… Dans ce contexte marchand, la présence chinoise se fait de plus en plus active, mais la thalassocratie s’organise et passe pour un temps sous la coupe du royaume bouddhiste de Sriwijaya, originaire de Sumatra, puis de celui du royaume hindouiste de Majapahit, originaire, lui, de Java. Ces empires maritimes doivent ensuite, à partir du XIVe siècle, progressivement céder la place aux sultanats musulmans, soutenus par une forte et nouvelle immigration massive d’origine malaise, et dont l’installation aux Philippines commence par la région des îles du sud, Mindanao et Sulu.

 

C’est au moment où l’islam imprègne doucement le pays et entame sa remontée vers Luçon, et que ces nouveaux occupants rencontrent les autochtones, que d’autres envahisseurs posent leurs premiers pieds dans le coin…

 

Chez les Ifugao, dans le nord de l’archipel, les filles continuent à travailler très jeunes.

 

 

De la colonisation espagnole à l’impérialisme américain

 

C’est l’explorateur portugais Ferdinand Magellan qui est paradoxalement responsable de l’ingérence espagnole en territoire philippin. Le célèbre navigateur a voyagé pour le compte de l’Espagne et il demeure officiellement – cela s’est passé le 16 mars 1521 – le premier Occidental débarqué sur les côtes philippines.

 

Les Philippines entrent dans une nouvelle phase historique lorsque les Espagnols pénètrent dans l’archipel et christianisent brutalement ce pays qu’ils ont d’ailleurs eux-mêmes baptisé Islas Filipinas, en hommage au puissant roi Philippe II. Après avoir combattues les forces musulmanes en place, l’occupant espagnol va contribuer à unifier l’archipel et à l’occidentaliser, même si dans un premier temps,  entre 1565 et 1821, les Philippines furent directement administrées à partir de Mexico ! Cette région extrême-orientale de l’immense empire colonial espagnol n’a jamais été une priorité de la couronne hispanique. Madrid cependant va gérer l’archipel entre 1821 et 1898, date de la fin de la guerre hispano-américaine.

 

Durant cette longue période coloniale, alors que les Philippines se voient plutôt dépourvues de richesses – comme l’or qui abonde dans leurs possessions sud-américaines ou les épices que l’on trouve plus au sud dans les Moluques – l’archipel est d’abord une terre conquise sur les mécréants et un avant-poste pour l’évangélisation de la Chine et du Japon. Aux Philippines, l’Eglise catholique règne de concert avec le pouvoir politique royal, plus facilement qu’ailleurs dans la région. En outre, le pouvoir « réel » étant longtemps situé au Mexique, l’Eglise a eu ici les mains libres pour n’en faire qu’à sa tête : construction effrénée d’églises au style plus ou moins baroques, conservatisme politique favorisants les grands propriétaires privés et les familles aristocratiques. En effet, l’Eglise et l’Etat ont aux Philippines souvent été amalgamées, les deux avançant main dans la main… Aujourd’hui, les plus belles églises baroques du pays, ainsi que la cité historique de Vigan dans le nord, forment des sites historiques classés au patrimoine mondial de l'humanité (la capitale Manille n’aura malheureusement pas cette chance puisque son centre historique a été fortement bombardé en 1939-45).

 

 

 

 

Paysages et rizières en terrasses dans la cordillère du nord de Luçon.

 

 

Le XIXe siècle voit le gouvernement colonial espagnol se battre, lors de guerres intestines, contre divers sultanats du sud, notamment celui de Sulu. Certes, à l’issue d’une farouche résistance, Sulu devient contre son gré le vassal de l'Espagne en 1878, avant que le colonisateur quitte les lieux en 1899. Ces batailles, à la fois politiques et religieuses, laisseront une triste empreinte dans le temps. A cette époque aussi, se développe un mouvement de libération dont la figure de proue sera l’écrivain-poète, mais aussi médecin-chirurgien et nationaliste-révolutionnaire, José Rizal. Vite avorté mais hautement symbolique, son combat prend fin trop vite, puisqu’il est exécuté en 1896, mais Rizal deviendra un encombrant martyr national, source du mouvement d’indépendance qui prend peu à peu forme. Mais constituer une identité commune dans cet archipel très émietté est une délicate entreprise. Eu au fil de son histoire, le peuple philippin n’a jamais réellement pu parler d’une même voix. Nulle identité culturelle nationale n’a pu émerger et cela est aussi dû à la forte diversité ethnique et surtout linguistique à l’œuvre dans le pays. Avec d’un côté l’éclatement territorial des îlots et des vallées, et de l’autre environ 80 langues parlées dans l’archipel, sans compter les dialectes plus modestes, il faut avouer que ces singularités expliquent en partie l’impossibilité d’unifier véritablement le pays.

 

L’ingérence américaine dans l’histoire de l’archipel s’origine dans l’affirmation un brin contradictoire – mais les Nord-Américains ont toujours été de férus impérialistes tout en étant farouchement anticolonialistes (les Français auront aussi du mal à se faire à cette idée !) – qui consistait à soutenir le mouvement d’indépendance à la fin du XIXe siècle. Alliant les actes aux paroles, et sur demande expresse d’Aguinaldo, les Américains n’hésitent pas à intervenir de manière militaire dans l’archipel. En décembre 1898, le traité de Paris signe la fin de ce qui restera pour la postérité la guerre hispano-américaine. Déjà, le territoire philippin fut à cette époque davantage un terrain de jeux guerriers sur lequel s’affrontaient par Philippins interposés des puissances étrangères, décidées à en découdre… Toutefois, à l’issue des hostilités, l’Espagne refuse de céder et « vend » les belles Philippines aux Etats-Unis pour la modique somme de 20 millions de dollars. Le pacte conclu et les transactions faites, un maître en remplace un autre, et progressivement on passe d’un colonialisme classique à un impérialisme moderne.

 

Un maître peut en cacher un autre… Mais Rizal a faits des petits et la contestation gronde à nouveau. Ainsi, le 4 février 1899, c’est une nouvelle guerre qui est lancée, entre cette fois les nouveaux indépendantistes philippins aux nouveaux maîtres des lieux, les Américains. Ce conflit particulièrement sanglant, parfois appelé la « guerre américano-philippine », fait plus d'un million et demi de victimes, presque toutes philippines. A sa suite, durant plusieurs décennies, s’entame une forte volonté  d’américanisation de la part des autorités, afin d’abord d’éradiquer l’héritage hispanique, et ensuite d’imposer la langue anglaise dans tout le pays ainsi que la culture anglo-américaine qui va avec. A partir de 1935, une plus grande autonomie est accordée au pays, et le président Manuel Quezon impose le tagalog comme langue nationale, il étend ses pouvoirs politiques, surtout au niveau de la reconnaissance internationale. De nos jours, Quezon est le nom de l’une des « cités » de l’énorme Metro Manila. C’est en 1987, avec la nouvelle Constitution, que le tagalog est remplacé officiellement par le filipino en tant qu’unique langue « nationale », l’anglais devenant (comme le filipino aussi) une langue « officielle »…

 

La Seconde Guerre mondiale a bouleversé le devenir des Philippines. L’occupation japonaise est effective en 1942 mais la résistance reste omniprésente et déterminée. Les troupes japonaises multiplient les exactions qui culminent d’horreur avec ce qu’on appelle « la marche de la mort de Bataan » et plus encore le terrible massacre de Manille en février 1945. , où plus de 100 000 civils trouvent la mort. Après d’abord des échecs subis sur place, le général américain Douglas MacArthur parviendra ensuite à libérer le pays en 1945, ouvrant ainsi la voie à l’indépendance qui adviendra le 4 juillet 1946.

 

         

 

             

Partout dans le pays, une architecture et des églises qui rappellent l’ancienne présence espagnole.

 

 

De la dictature de Marcos aux règnes démocratique du clan Aquino

 

La guerre est finie, voilà le temps de la liberté recouvrée avec l’indépendance en plus. Advenue le 4 juillet 1946 (une date symbolique et très « américaine » aussi), l’indépendance survient à la suite des élections présidentielles, remportées par Manuel Roxas, qui s’étaient déroulées au mois d’avril 1946. L’ère « démocratique » débute donc par l’élection d’un général à la présidence… Les Philippines se rangent derrière l’Occident et particulièrement les Etats-Unis, notamment à la faveur de la Guerre froide qui fait rage dans l’ensemble de la région, et la concrétisation de cette alliance date de septembre 1954, c’est-à-dire au moment où est créée l’organisation du traité du sud-est asiatique (OTASE). Dans un contexte tant national qu’international tendu, et avec le soutien à peine larvé de l’administration américaine, Ferdinand Marcos est élu le 9 novembre 1965 à la présidence du pays. Au même moment, avec le poids de la Chine maoïste et la guerre du Vietnam en cours, toute l’Asie est en ébullition et jetée dans une Guerre froide de plus en plus chaude. Ainsi, chez le voisin indonésien, le dictateur Suharto vient d’arriver au pouvoir par la force, accordant son feu vert à l’armée pour un massacre organisé des communistes. Un précédent qui n’aura pas échappé à son homologue philippin Marcos qui tentera, dans ce domaine comme en d’autres, de marcher au pas et sur ses traces… Ainsi en instaurant sa « Nouvelle Société » (Bagong Lipunan), Marcos ne fait qu’imiter ou reprendre « l’Ordre Nouveau » (Orde Baru) tristement mis en place en Indonésie par Suharto.

 

Parvis du Ministère du Tourisme et parc Rizal, à Manille.

 

En août 1967 est créée l’association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), avalisant un peu plus la tutelle américaine sur certains pays de la zone Asie-Pacifique. Aux Philippines, les clivages politiques s’accentuent et, dans le sillage d’un Suharto en Indonésie et bientôt d’un Pinochet au lointain Chili, la dictature se durcit tout en s’installant dans la durée. Ainsi, le 23 septembre 1972 est promulguée la loi martiale, le prétexte étant la tentative d’assassinat de Ponce Enrile, secrétaire à la Défense. A partir de ce moment, Marcos s’arroge des pleins pouvoirs, et le nombre d’opposants politiques emprisonnés – les communistes en priorité – augmente drastiquement. Nul doute que cette période sombre de l’histoire du pays pose une chape de plomb et plonge soudainement tout l’archipel dans un long silence. Effectivement, il faut attendre le mois de février 1986 pour voir Corazon Aquino accéder à la tête du pays, suite des élections houleuses, et au réveil des Philippins épuisés par deux décennies de corruption généralisée et de régime autoritaire. Un an plus tard, le 2 février 1987, une nouvelle Constitution, nettement plus démocratique, est adoptée par référendum. La population peut enfin souffler et le pays se préparer à un nouveau départ… Mais comme d’accoutumée, cette Constitution s’inspire du modèle nord-américain, et l’influence de Big Brother reste prédominante, d’ailleurs en novembre 1989 est créée à l’échelle régionale, sous la houlette du premier ministre australien Hawke, le groupe de coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). Les Philippines ont changé de régime politique sur un plan national, mais l’archipel n’a pas du tout changé de camp idéologique, et reste ancré dans le giron de l’administration américaine. Dans le pays, une longue période de transition démocratique s’installe, et si personne ne regrette vraiment l’époque des généraux et de la dictature, les espoirs tant attendus et nourris par l’avènement de la démocratie sont vite retombés, après des affaires de corruption et les affres de la mondialisation dont les Philippines, comme les nations voisines, subissent plein fouet les conséquences.

 

         

Au nord du pays, Banaue et les fameuses rizières classées au Patrimoine Mondial de l’Unesco (source : Internet).

 

 

Depuis 2010, le président en exercice est Benigno Aquino n°3 (le fils de Cory) ! La continuité démocratique dans la tranquillité pour ses partisans dans l’immobilisme pour ses détracteurs. Il est donc 15e président des Philippines, le mieux élu semble-t-il depuis 1986 c’est-à-dire sans trop de zones d’ombre, et sa date d’élection est symbolique, du moins pour certains Français : le 10 mai 2010. Son mot d’ordre électoral : « Sans corruption il y a moins de pauvreté ». Mais osera-t-il vraiment s’attaquer à ce gigantesque fléau ?  C’est là une autre question.

 

Des conflits religieux et des guérillas ethniques ont donc jalonné l’histoire contemporaine de l’archipel. Au début des années 1950, la révolte d’obédience communiste des Huks aurait fait au moins dix mille morts. Plus tard, le long conflit aux allures de guerre civile opposant les gouvernements successifs (et d’abord la dictature de Marcos) et les divers groupes communistes, aurait laissé derrière lui plus de 40.000 victimes. Parallèlement à ce conflit, d’autres affrontements, plus communautaires ont vu, de 1972 jusqu’à 2005 officiellement, s’affronter l’armée et les Moros, une terrible guerre ethnique et civile qui a fait 50.000 morts. En 1980, dans Les Philippines, le réveil d’un archipel, un livre engagé dans son époque et plein d’espoirs trop rapidement déçus, Charles-Henri Foubert dresse un bilan des diverses luttes menées contre la dictature Marcos, notamment durant toute la décennie 1970, le dictateur étant arrivé au pouvoir suite à la proclamation de la loi martiale un jour de septembre noir, en l’occurrence le 21 de l’année 1972. Une date essentielle à partir de laquelle les mouvements de contestations et de revendications vont se créer et se développer. Depuis au moins deux décennies, ce sont les rebelles du sud et plus encore les mouvements radicaux islamistes, parfois les deux ne font plus qu’un (les mouvements séparatistes musulmans, allant d’Abu Sayyaf au Front Moro de libération islamique, parmi d’autres), qui focalisent l’attention du gouvernement, de l’armée… et de la communauté internationale.

 

Globalement, sur un plan stratégique et géopolitique, les Philippines représentent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la fidèle arrière-cour de l’administration américaine. Et, aujourd’hui, même si la République philippine fait partie des membres fondateurs de l’ASEAN, des conflits territoriaux perdurent sur le plan régional, à propos notamment des îles « pétrolifères » Spratleys, avec la Chine et Taïwan, ou encore concernant le territoire de Sabah, intégré pourtant dans l’Etat fédéral de Malaisie. La Mer de Sulu, par exemple, n’abrite pas seulement les derniers mais redoutables pirates des océans, elle est aussi un lieu de passage où tous les trafics sont permis et de nombreuses nations asiatiques concernées…

 

Alors qu’on venait de changer de millénaire quelques mois auparavant, la prise d’otages de l’île de Jolo a ouvert les yeux aux Occidentaux sur les risques encourus par l’activité sinon le métier de touriste, surtout lorsque ce dernier s’avère être un bourlingueur – qu’il soit prétentieux ou avisé – dans des contrées plutôt malfamées ! Une activité parfois « à risques » et même « à périls », tant les cartes du jeu du voyage ne peuvent être distribuées à l’avance. Quand on est loin de chez soi, nos repères sont flous, et on ne peut espérer tout prévoir, et c’est justement ce qui donne ses lettres de noblesse au vrai sens du voyage : cette capacité à nous surprendre, à nous émerveiller, à nous émouvoir… Cela dit, il est également bon et utile de ne pas s’aventurer dans un bout du monde sans un minimum de connaissances pratiques et un maximum de bon sens. Nul besoin de verser dans la psychose collective, les Philippins sont en général très accueillants et seuls quelques rares lieux de l’extrême sud du pays sont à éviter : ainsi, Jolo et ses environs sont absolument déconseillés aux visiteurs, même 2012. A relever aussi, et sans généraliser, que des cas d’enlèvements d’étrangers ont eu lieu dans ce sud lointain, en 2009 par exemple. Le récent film Captive (sorti à l’automne 2012), du Philippin Brillante Mendoza, avec à l’écran notamment Isabelle Huppert, revient sur la fameuse prise d’otage de Jolo (et d’autres « prises » moins médiatisées), sur un mode il est vrai oscillant costamment entre le documentaire et la fiction. Le film retrace le parcours de Thérèse Bourgoine, une citoyenne française qui travaille comme humanitaire bénévole pour une ONG sur l’île de Palawan. Alors que Bourgoine/Huppert apporte des provisions au siège de l’ONG à Puerto Princesa en compagnie d’une autre bénévole philippine, les deux femmes sont kidnappées en compagnie d’autres touristes étrangers, par le groupe Abu Sayyaf, des musulmans terroristes qui se battent, plutôt mal que bien, pour l’indépendance de l’île de Mindanao. Intéressant à voir pour revoir une tranche d’histoire douloureuse d’une terrible partie à trois, opposant d’un côté les rebelles et les islamistes du Sud, de l’autre l’armée et l’Etat philippins, et au milieu de tout cela les Occidentaux et les autres otages…

 

Mais les catastrophes naturelles peuvent se montrer plus désastreuses en vies humaines que les revendications politiques fussent-elles armées.  En juin et juillet 2012, les inondations monstres ont ravagé plusieurs parties du pays : au nord et au centre de Luçon, mais aussi dans l’ensemble de la métropole de Manille, près d’un million de familles, soit environ 4,5 millions de personnes, ont souffert de près ou de loin des inondations survenues à la suite de la mousson du sud-ouest. Les pluies ont laissé près d’une centaine de morts dans leur déluge sans compter de graves dégradations pour l’agriculture, les logements et les infrastructures. Un million de ces habitants durement affectés ont été déplacés auprès de leurs proches installés ailleurs ou encore dans des campements rudimentaires, la plupart construits à la hâte au courant de l’été 2012.

 

   

Décorations ambulantes, tout en nickel et en chrome, les célèbres et typiques jeepneys…

 

 

Au final, on peut dire que l’une des plus anciennes républiques parlementaires du monde, les Philippines, sont en quelque sorte la première démocratie qui ait formellement foulée le sol asiatique, le premier congrès bicaméral datant tout de même de 1916, pendant qu’au même moment la déjà vieille Europe était transformée en boucherie dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs ! Depuis cette époque lointaine, entre domination étrangère et dictature national(iste), la démocratie a connu des jours bien sombres, mais depuis 1986, celle-ci renaît progressivement de ses cendres, en dépit d’une corruption présente à tous les étages de la politique sinon de la société. Adoptée sous la présidence de la populaire Cory Aquino (à ses débuts du moins), la Constitution de 1987, avec son fonctionnement et ses institutions démocratiques, régit désormais le pays tout entier. Aves évidemment des résultats mitigés. Mais le devenir des Philippins, désormais libérés du joug de la dictature, reste devant eux et fort bien ouvert.

 

 

Franck Michel

 

 


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